Le retour des années 20 – Buster Keaton : Du rire aux larmes

Quand on pense au cinéma des années 20, plusieurs noms peuvent venir en tête, mais il est presque certain que celui de Buster Keaton sera l’un des premiers à vous venir à l’esprit. S’il n’est, bien sûr, pas la seule grande star de l’époque (et nous y reviendrons ultérieurement), il est probablement l’une des personnalités à mieux représenter cette décennie, faisant de lui le candidat idéal pour démarrer ce retour dans le passé.

Le retour des années 20 !

Nous voici en 2020. Une nouvelle année, et une nouvelle décennie. Il y a cent ans débutaient celles qui allaient être surnommées les « Années Folles », une période de libération, d’émancipation et d’insouciance, notamment en art, et au cinéma, qui allait entrer dans une fabuleuse décennie riche en chefs d’oeuvre, portée par de grands artistes, marquant de nombreux tournants dans l’histoire du septième art. Cette année, je vous propose donc de revenir sur les années 20, à travers des portraits et chroniques sur les différentes figures, mouvements et événements qui marquèrent les années 20 au cinéma.

Buster Keaton
Buster Keaton

Les premières années

La carrière cinématographique de Buster Keaton a débuté en 1917, où il va jouer, pendant quelques années, des rôles secondaires dans des films de et avec Roscoe « Fatty » Arbuckle, star incontournable du cinéma muet burlesque dans les années 1910. Buster met déjà à profit son sens du gag, il joue les casse-cou sans concessions, grâce à cette folle témérité qu’il a acquise lors des ses jeunes années où il se produisait dans des spectacles de vaudeville avec ses parents. Curieux de nature, il avait, dès son premier rendez-vous avec Arbuckle, emporté une caméra avec lui, qu’il avait démonté puis remonté pour comprendre le fonctionnement de l’outil, et se l’approprier. Entre 1917 et 1920, il va faire ses armes, gagner du galon, devenir l’assistant privilégié de Roscoe Arbuckle et prendre de la place jusqu’à être en mesure de prendre son envol.

La maison démontable (1920)
La Maison démontable (1920)

L’avènement d’un génie

L’année 1920 marquera un véritable tournant dans sa carrière. Ce sera l’année de son premier rôle dans un long-métrage, The Saphead (traduit en français par Ce crétin de Malec). Toutefois, n’est pas celui-ci qui fera véritablement date, mais One Week, ou, en français, La Maison démontable. D’une durée d’à peine vingt minutes, il apparaît comme un véritable film matriciel dans le cinéma de Buster Keaton. Intrigue, gags, timing, rythme, montage : tout y est. On y retrouve, déjà, des gags et des situations que l’on retrouvera à plusieurs reprises dans ses films : les cascades en voiture, la tempête, les chutes en tous genres, et une première version de la célèbre scène du pan de mur qui lui tombe dessus, dont celle de Cadet d’eau douce restera sans aucun doute l’une des scènes les plus connues de l’histoire du cinéma. Comme son personnage au début du film, voilà que Buster devient un grand, il a franchi un cap dans sa vie. Et si tous les malheurs lui tombent dessus, il réussit toujours à passer outre, sans broncher. Le génie naît devant nos yeux, et s’il a déjà dévoilé de nombreux atouts, était-ce tout ce qu’il avait à offrir ? Certainement pas, car nous n’en sommes qu’au début.

Les lois de l'hospitalité (1923)
Les lois de l’hospitalité (1923)

La prise d’indépendance

Si Buster ne savait pas monter une maison correctement, il savait réaliser des films et jouer dedans. De 1921 à 1923, il va cumuler les casquettes d’acteur et de réalisateur dans une dizaine de court-métrages où, en France, le personnage campé par Buster sera nommé « Malec » ou « Frigo », dans les films diffusés par la Metro Pictures pour le premier, et par la First National, pour le second. L’artiste peaufine son art, mais il doit franchir un nouveau cap, celui du long-métrage. Lloyd et Chaplin s’y étaient déjà essayés, mais il restait encore de la place pour Buster Keaton, qui va alors enchaîner les succès et les grands films pour, peu à peu, bâtir sa légende. Les Trois Âges sera le premier, le faisant voyager à plusieurs époques de l’humanité, puis, deux mois plus tard, sort Les lois de l’hospitalité, un premier chef d’oeuvre où Buster Keaton joue l’héritier d’une famille en guerre depuis des générations avec une autre, ce qu’il ignore, et qu’il va découvrir à ses dépends, non sans enchaîner les gags hilarants et à toujours faire preuve de plus d’ambition.

Sherlock Junior (1924)
Sherlock Junior (1924)

L’art de Buster Keaton est déjà à des sommets rarement atteints, que l’artiste va réussir un nouveau tour de force. Non content d’être déjà passé maître dans l’art du gag, du montage et de la comédie, Buster va nous gratifier d’un nouveau coup de génie. En 1924 sort Sherlock Junior, moyen métrage de quarante-cinq minutes, où il ne va plus s’agir pour lui de simplement faire rire, mais de faire atteindre à son art une autre dimension. Jouant le rôle d’un projectionniste, il se met à rêver, devenant le héros qu’il ne peut être dans la vraie vie, il rentre dans l’écran de la salle de cinéma, il voyage dans le film, dans les films. Dans ce fabuleux film où il multiplie les prouesses techniques et physiques, Buster nous permet de voir des choses que nous ne pourrions voir autrement, il montre le cinéma, il devient le cinéma.

Buster Keaton dans Le Mécano de la General (1926)
Buster Keaton dans Le Mécano de la General (1927)

L’apogée d’une carrière, pour le meilleur et pour le pire

Celui qui est devenu indissociable de son canotier enchaîne les succès, avec La Croisière du Navigator (1924), Fiancées en folie (1925), Ma vache et moi (1925) ou encore Le Dernier Round (1926) quand, en 1927, un autre film marquera définitivement sa carrière et l’histoire de son art : Le Mécano de la General. Extraordinairement ambitieux, impressionnant, spectaculaire, c’est certainement le plus grand film de Buster Keaton, au moins en termes de moyens. Nous plongeant dans l’époque de la guerre de Sécession, ce nouveau film associe reconstitution historique, comique, et action, pour un résultat que l’on pourrait qualifier de démesuré, dans le bon sens du terme. Contenant ce qui est considéré comme la scène la plus chère du cinéma muet, c’est, certainement, le film qui marque l’apogée du cinéma de Buster Keaton, façonnant encore un peu plus sa légende, et que l’on associe aujourd’hui le plus souvent à l’artiste. Pourtant, c’est ce film qui précipitera sa chute.

Cadet d'eau douce (1928)
Cadet d’eau douce (1928)

Grandeur et décadence

Ce qui comptait, certainement, le plus dans la carrière de Buster Keaton, c’était son indépendance. Il co-écrivait ses films, il les réalisait, il jouait dedans, s’occupait des cascades, au risque de faire de mauvaises chutes, comme dans Les Trois Âges, où il manque de se tuer en sautant d’un immeuble à un autre, ou en se brisant le cou sous l’effet du poids de l’eau dans Sherlock Junior. Personne ne doutait de son talent, mais Le Mécano de la General commença à semer le doute parmi les critiques. Buster serait-il devenu trop sérieux ? Les studios veulent alors l’encadrer, que ce soit pour l’écriture, mais aussi pour les cascades, pour ne pas risquer que leur star se blesse en plein tournage. Alors, après réflexion, il va tout de même signer à la MGM, et débuter avec Le Caméraman (1928), nouveau coup d’éclat de sa part, où il met à nouveau en perspective son art, non sans se moquer un brin de son époque et du système auquel il est désormais soumis.

Le Caméraman (1928)
Le Caméraman (1928)

Cependant, il ne s’agit plus non plus seulement d’indépendance. Car ce tournant dans la carrière de Buster Keaton va coïncider avec l’avènement du cinéma parlant qui, même s’il n’en est qu’à ses débuts, semble destiné à devenir la norme. Or, Buster Keaton considère que sa voix ne va pas avec son personnage, et comme les acteurs doivent maintenant parler, il doit suivre le mouvement. De plus, pour des questions d’exportation, les acteurs doivent répéter les scènes dans plusieurs langues, aucun système de doublage n’existant encore. Alors qu’il avait atteint la maturité, le sommet de son art, Buster Keaton se retrouve au milieu d’un champ de ruines, dans un monde qui était à ses genoux et qui n’existe bientôt plus, et dans un autre qui se cherche encore, qui balbutie, mais qui va certainement se passer de lui. En 1929 sort Le Figurant, dernier film muet de Buster Keaton (pour le moment), qui va alors connaître de sombres années, et qui devra attendre de longues années pour émerger à nouveau.

Buster Keaton
Buster Keaton

De folles années pour l’éternité

L’histoire et le destin de Buster Keaton demeurent indissociables de cette décennie hors normes. Artiste à succès, très riche (ce qui lui permit d’acquérir une somptueuse villa à Beverly Hills), il demeura cependant malheureux dans son mariage avec Natalie Talmadge, lequel précipitera sa chute au début des années 30. Le cinéma était son exutoire, il lui permettait de s’exprimer, et de vivre la vie qu’il n’avait pu vivre dans la réalité. Succès et excès, grandes joies et grandes peines furent au cœur des années 20 de Buster Keaton qui, comme elles, les terminera dans la douleur avant de vivre des années de crise. Mais justice sera rendue à ce génie qui, de son vivant, retrouvera la lumière et qui, plus de cinquante ans après sa disparition, demeure reconnu comme l’un des plus grands cinéastes de l’histoire, à juste titre.

Quentin Coray

Quentin, 26 ans, mordu de cinéma depuis le visionnage de Metropolis, qui fut à l'origine d'un véritable déclic. Toujours en quête de nouvelles découvertes pour élargir mes connaissances et ma vision du cinéma. "L'art existe et s'affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l'idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains." - Andreï Tarkovski

2 pensées sur “Le retour des années 20 – Buster Keaton : Du rire aux larmes

  • 4 janvier 2020 à 16 h 05 min
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    Très chouette article qui me fait un peu découvrir Keaton que je ne connais que trop mal. Je sens que cette rétrospective sur les années 20 va beaucoup me plaire ; c’est une idée très originale et ma foi formidablement exécutée dès ce premier opus !

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