Le retour des années 20 – Lon Chaney : L’homme aux mille visages

Certains acteurs ont fait des transformations physiques une spécialité. Il y a eu Johnny Depp, Christian Bale, Gary Oldman, Doug Jones, Boris Karloff, etc., pour ne citer qu’eux. Leur capacité à varier les registres a été saluée, mais s’ils ont tous obtenu la reconnaissance du public et su faire valoir leur art, ils s’inscrivent tous dans une lignée dont l’origine se trouve en la personne d’un homme aujourd’hui grandement oublié : Lon Chaney Sr.

Le retour des années 20 !

Nous voici en 2020. Une nouvelle année, et une nouvelle décennie. Il y a cent ans débutaient celles qui allaient être surnommées les « Années Folles », une période de libération, d’émancipation et d’insouciance, notamment en art, et au cinéma, qui allait entrer dans une fabuleuse décennie riche en chefs d’oeuvre, portée par de grands artistes, marquant de nombreux tournants dans l’histoire du septième art. Cette année, je vous propose donc de revenir sur les années 20, à travers des portraits et chroniques sur les différentes figures, mouvements et événements qui marquèrent les années 20 au cinéma.

La naissance d’une vocation

La jeunesse de Lon Chaney a eu un rôle prépondérant dans l’orientation de celui qui allait devenir l’un des plus grands acteurs de son époque. En effet, le jeune Leonidas Frank Chaney, né le 1er avril 1883, est né de deux parents sourds. A défaut de pouvoir communiquer avec eux grâce à la parole, il le fit par le geste, et notamment par la gestuelle des mains. Rapidement, le jeune Lon Chaney développe de singulières capacités dans le pantomime, s’amusant à reproduire devant sa famille des scènes qu’il a observé, notamment lorsque sa mère dut rester alitée une très longue période après avoir contracté une maladie (laquelle ?). Durant les années 1900, il fera ses armes dans le vaudeville, débutant en 1902, en faisant des tournées à travers le pays.

Lon Chaney Sr. dans les années 1920
Lon Chaney Sr. dans les années 1920

Dans les années 1910, il se lance dans le cinéma, obtenant des petits rôles chez Universal, se grimant souvent pour se distinguer des autres acteurs postulant pour ces rôles. Son talent est reconnu, hormis sur le plan financier, ce qui le fera partir d’Universal pour tenter sa chance ailleurs. Il mettra quelques temps pour retrouver sa place, avant de se distinguer dans Riddle Gawne en 1918, et, surtout, dans The Miracle Man, en 1919. Cette fois, Lon Chaney a un véritable statut et est reconnu à sa juste valeur. Alors que les années 20 arrivent, le voici aux portes d’une carrière qui va être marquée par plusieurs rôles marquants, que nous allons nous remémorer ici pour retracer une carrière exceptionnelle :

The Penalty (Wallace Worsley, 1920) : L’estropié diabolique

Lon Chaney Sr. dans The Penalty (1920)
Lon Chaney Sr. dans The Penalty (1920)

L’acteur était déjà bien connu à l’époque, mais il est certain que The Penalty est un film très important dans la carrière de Lon Chaney. Ce film contient déjà, sans aucun doute, tout ce qui fera le ciment de la filmographie de Lon Chaney. Un personnage estropié, torturé psychologiquement, fondamentalement bon mais poussé à faire le mal, malheureux en amour et définitivement destiné à un funeste sort. Pour tenir ce rôle d’un homme amputé des deux jambes, au-dessus des genoux, par erreur alors qu’il était adolescent, l’acteur joue avec les jambes pliées au maximum devant attacher le bas de celles-ci à l’arrière de ses cuisses. L’effet était si réaliste qu’ils durent tourner une séquence montrant, à la suite du film, l’acteur bien debout sur ses deux pieds. Faisant fi de la douleur, Lon Chaney propose une prestation de choix dans un film bien rythmé, plein de symbolique, notamment avec ce buste de Satan sculpté à son effigie et dont la réalisation progresse au fur et à mesure que la folie destructrice du personnage principal s’amplifie. La voie de Lon Chaney est tracée.

Notre-Dame de Paris (Wallace Worsley, 1923) : Le monstre pitoyable

Notre-Dame de Paris (1923)
Notre-Dame de Paris (1923)

C’est sous les traits d’un personnage bien célèbre que Lon Chaney incarne l’un de ces « monstres » qui montrèrent au grand public le talent de l’acteur en matière de maquillage et, surtout, encore une fois, sa capacité à passer outre la douleur et d’importantes contraintes pour se dévouer à son art. Ayant déjà montré une étonnante capacité de résistance pour The Penalty, l’acteur se métamorphose complètement pour incarner Quasimodo dans ce nouveau film. Avec une trentaine de kilos à supporter tous les jours, répartis entre sa bosse sur le dos et son faux torse, l’acteur passait quatre heures par jour à se grimer, en rajoutant les autres éléments de maquillage, notamment cet œil étrange. Le film de Worsley n’est peut-être pas exceptionnel, mais chaque apparition de Lon Chaney à l’écran impressionne, permettant à l’acteur de donner vie à ce personnage atrocement laid et pour lequel, pour une fois, le public a de l’empathie, en dépit de sa monstruosité apparente.

Larmes de clown (Victor Sjöström, 1924) : Le clown torturé

Larmes de clown (1924)
Larmes de clown (1924)

Le clown est une figure marquante et évocatrice. Qui d’autre que Lon Chaney pouvait être en mesure de tenir ce rôle ? Entouré de Norma Shearer et de John Gilbert, grandes stars de l’époque, et devant la caméra de Victor Sjöström, cinéaste déjà reconnu en Suède et qui poursuit alors sa carrière à Hollywood, il se trouve au centre de l’affiche de l’un des films les plus mémorables de l’époque. L’acteur y tient le rôle d’un scientifique que personne ne croit et dont tout le monde se moque, qui finit par abandonné, tout en étant quitté par sa femme et trahi par son meilleur ami. Il devient alors clown dans un cirque, choisissant alors d’exorciser sa souffrance par la moquerie et l’humiliation. C’est l’un des rôles les plus poignants de Lon Chaney, dont le spectateur a pitié tout au long du film, toujours avec cette propension, les sentiments l’influençant également grandement, à basculer et à avoir des idées destructrices et meurtrières. Ne restent alors plus que l’amertume, les larmes, et la mort.

Le Fantôme de l’Opéra (Rupert Julian, 1925) : L’ombre de la honte

Lon Chaney Sr. dans Le Fantôme de l'Opéra (1925)
Lon Chaney Sr. dans Le Fantôme de l’Opéra (1925)

S’il y a bien un rôle qui a à jamais gravé le nom de Lon Chaney dans la postérité, et qui lui est aujourd’hui associé plus que les autres, c’est bien celui du fantôme dans Le Fantôme de l’Opéra. Implacable et impitoyable, il n’en demeure pas moins pathétique. Un rôle ambivalent, comme souvent avec Lon Chaney, qui se métamorphose ici, se cachant sous les traits de cet homme défiguré, que l’on cachera jusque dans les photos de promotion du film, et dont la scène du dévoilement reste gravée dans toutes les mémoires. Si les relations entre Lon Chaney et le réalisateur Rupert Julian furent tendues, et les capacités de ce dernier à mener à bien la réalisation de ce film remises en question, le résultat est des plus convaincants, toujours en grande partie grâce au travail de Lon Chaney.

The Unholy Three (Tod Browning, 1925) : Un double jeu dangereux

Lon Chaney Sr. dans The Unholy Three (1925)
Lon Chaney Sr. dans The Unholy Three (1925)

The Unholy Three, ou Le Club des Trois, marque les retrouvailles entre Tod Browning et Lon Chaney, une collaboration prolifique qui marquera durablement la carrière des deux hommes. Ici, Chaney campe un double-rôle, celui d’Echo, un ventriloque en train de mettre en place une escroquerie avec deux partenaires, et Mrs O’Grady, une vieille dame attachante qui travaille dans une boutique qui vend des perroquets. L’escroquerie mise en place offre un jeu de rôle amusant, jusqu’à ce qu’un drame imprévu intervienne. Le film développe alors un suspense prenant qui croît au gré de cette escalade dans le mensonge. Pour Chaney, l’exercice est réussi, et il va être amené à le rééditer.

L’Oiseau Noir (Tod Browning, 1926) : Pile ou Face

Lon Chaney Sr. dans L'Oiseau Noir (1926)
Lon Chaney Sr. dans L’Oiseau Noir (1926)

Nouvelle collaboration entre Tod Browning et Lon Chaney, The Blackbird, ou L’Oiseau Noir offre un nouveau double-rôle à Lon Chaney. Cette fois, il incarne deux frères. L’un est un gangster qui règne sur les bas-fonds de Londres, quand l’autre est un homme usé et boiteux qui s’occupe d’un asile pour les personnes défavorisées. Si les personnages du film pensent qu’il s’agit de deux personnes distinctes, le spectateur sait qu’il s’agit, bien sûr, d’une seule et même personne. C’est l’occasion pour Chaney d’illustrer le métier d’acteur et de maquilleur, dans ses transformations en passant d’un personnage à un autre, et pour Browning d’illustrer de manière frontale la dualité de la nature humaine, un sujet récurrent dans ses films.

Tell it to the Marines (George William Hill, 1926) : L’officier inflexible au grand coeur

Tell it to the Marines (1926)
Tell it to the Marines (1926)

Dans Tell it to the Marines, pas de transformation saisissante pour Lon Chaney, ni de double-rôle. Ici, il incarne un sergent charismatique et truculent qui forme les jeunes recrues des Marines. Il va notamment prendre sous son aile un jeune homme qui voulait faire semblant de les rejoindre pour quitter le foyer familial, et qui va finir par véritablement s’engager. Comme beaucoup de films d’époque, Tell it to the Marines s’articule autour d’un triangle amoureux impliquant également une jeune infirmière. S’il ne s’agit pas forcément du film le plus mémorable dans lequel Lon Chaney a joué, c’est un film qui touche dans la construction de la relation entre ce sergent expérimenté et cette jeune recrue rebelle, et, surtout, qui donne l’occasion à l’acteur de jouer plus en retenue, tout en étant très éloquent dans ses regards et sa gestuelle, dans une expression plus brute de son art.

L’Inconnu (Tod Browning, 1927) : Le poids du mensonge

Joan Crawford et Lon Chaney Sr. dans L'Inconnu (1927)
Joan Crawford et Lon Chaney Sr. dans L’Inconnu (1927)

Retour auprès de Tod Browning, qui nous gratifie ici de l’un de ses meilleurs films. Lon Chaney y incarne un homme dépourvu de bras qui se produit dans des spectacles dans un cirque. On retrouve le personnage de l’estropié, ce qui n’est pas une première chez Chaney, comme nous avions pu le voir dans The Penalty, par exemple. Sauf qu’ici, il s’agit d’une mascarade, l’homme étant bien pourvu de ses deux bras. Mais il doit préserver le mensonge, pour rester près de celle qu’il aime, et qui a peur des mains des hommes. Mais, comme la plupart des personnages campés par Chaney, Alonzo va devoir basculer, sombrer dans le mal et montrer la facette diabolique de son être. C’est un film qui augure en grande partie ce que Browning montrera plus tard dans Freaks, avec une nouvelle superbe prestation de Lon Chaney, dont, au cours d’une scène, nous entendrions presque son rire démoniaque.

Londres Après Minuit (Tod Browning, 1927) : Une légende perdue

Londres Après Minuit (1927)
Londres Après Minuit (1927)

Cet étrange personnage est bien connu et, pourtant, malgré sa célébrité, il ne subsiste du film dont il faisait partie, Londres Après Minuit, que des photos. Figurant parmi les films perdus les plus célèbres, il fut l’un, si ce n’est le plus gros succès commercial de la collaboration Browning / Chaney. Horrifique, mystérieux, le film proposait une incursion dans l’univers des vampires, capitalisant également sur une nouvelle métamorphose de Lon Chaney en un personnage monstrueux et terrifiant. Même s’il est perdu, le film a été reconstitué sur la base de photogrammes accompagnés d’intertitres et d’une musique, permettant d’avoir une idée de ce qu’était le film. On se dit, en tout cas, qu’on aurait bien aimé être dans une salle de cinéma en 1927, et vivre une aventure terrifiante.

Le Talion (Tod Browning, 1928) : De la magie à l’Enfer

Lon Chaney Sr. dans Le Talion (1928)
Lon Chaney Sr. dans Le Talion (1928)

Dans Le Talion, Lon Chaney incarne également un artiste, un magicien, pour être plus précis. Alors qu’il est trahi par son meilleur ami qui lui prend sa femme, avec qui il part en Afrique, il devient invalide suite à un accident. Un an plus tard, il retrouve sa femme morte dans une église, avec un bébé auprès d’elle, et il part à son tour en Afrique pour la venger. Il y dirige un avant-poste, et nous le retrouvons métamorphosé. Ici, Tod Browning explore les sentiers infernaux de la vengeance en transformant un magicien fantasque en un véritable démon. Cette Afrique suffocante où les corps suent et où sont organisés d’étranges rituels se muent en un Enfer où se retrouvent les âmes perdues. Lon Chaney réalise encore une superbe performance, et si le film est parfois inégal, le dénouement est une franche réussite.

Mort et naissance d’une légende

Alors que les années 20 se terminent, Lon Chaney est au sommet de sa gloire. Mais c’est l’heure de l’avènement du cinéma parlant, qui risque d’avoir un impact important sur sa carrière. Peut-il s’adapter à ce nouveau cinéma ? Sa maîtrise du pantomime, idéale pour le cinéma muet, peut-elle s’associer à sa voix que personne ne connaissait encore ? Chaney va bel et bien avoir l’opportunité de s’essayer au parlant, dans un remake de The Unholy Three, qui sort en 1930. Chaney apprend même la ventriloquie en quelques mois, cela n’ayant pas été nécessaire pour la version muette de 1925. Et le résultat est concluant. Chaney réussit le pari, le cap du parlant est passé, et de nouvelles perspectives s’offrent à l’acteur. Malheureusement, lors du tournage de Thunder (1929), il tombe malade, et on lui diagnostique un cancer des poumons. En quelques mois à peine, il est emporté à l’âge de 47 ans seulement.

Lon Chaney Sr.
Lon Chaney Sr.

On se demande alors ce qu’il aurait pu advenir de sa carrière.19 Le début des années 30 vit la sortie de films de « monstres » mémorables comme Dracula, Frankenstein, ou Freaks, dans lesquels il aurait certainement pu décrocher un rôle. De même, ce fut une décennie marquée par les films de gangsters, comme L’Ennemi Public, Le Petit César ou Scarface, et connaissant le passé de l’acteur, qui avait su briller dans The Penalty, L’Oiseau Noir et The Unholy Three, entre autres, il aurait aussi certainement pu figurer aux côtés des James Cagney, Edward G. Robinson et autres Paul Muni. Sa carrière fut source de fantasmes, tout comme ce qu’elle aurait pu être s’il avait pu vivre et continuer à faire du cinéma. On aurait bien sûr pu citer Oliver Twist, Monsieur Wu, et bien d’autres films encore. Toujours est-il que le cinéma doit énormément au formidable artiste que fut Lon Chaney, un homme qui a marqué comme peu d’autres les années 20, mais aussi l’histoire du cinéma dans son ensemble.

« As a man’s face reveals much that is in his heart and mind, I attempt to show this by the make-up I use, and the make-up is merely the prologue. » – « Alors que le visage d’un homme révèle beaucoup de choses contenues dans son cœur et son esprit, j’essaie de le montrer grâce au maquillage que j’utilise, et le maquillage est à peine le prologue. »

Lon Chaney


Précédemment dans « Le retour des années 20 » : 

Buster Keaton : Du rire aux larmes

Quentin Coray

Quentin, 27 ans, mordu de cinéma depuis le visionnage de Metropolis, qui fut à l'origine d'un véritable déclic. Toujours en quête de nouvelles découvertes pour élargir mes connaissances et ma vision du cinéma. "L'art existe et s'affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l'idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains." - Andreï Tarkovski

1 réflexion sur “Le retour des années 20 – Lon Chaney : L’homme aux mille visages

  • 24 janvier 2020 à 17 h 44 min
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    Un monstre du cinéma, dns tous les sens du terme ! Je n’en ai vu que quelques uns, il y est à chaque fois incroyable. Il aurait sans doute fait un extraordinaire Joker !

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