Juste la fin du monde (Xavier Dolan, 2016) ★★★★ – Critique & Analyse

Ma première, et encore unique rencontre, jusqu’alors, avec Xavier Dolan, avait eu lieu avec Mommy, coup d’éclat du cinéaste canadien, qui avait su marquer les esprits avec un film fort émouvant. Mais c’était, déjà, le cinquième film du jeune réalisateur, qui en arrive, cet été, à son neuvième, avec Matthias et Maxime. Jeune cinéaste prodige pour les uns, imbuvable et prétentieux pour les autres, Dolan sait déchaîner les passions, comme ce fut le cas cette année avec Ma vie avec John F. Donovan qui était, généralement, soit adoré, soit détesté par les spectateurs, mais rarement entre les deux. J’ai cependant choisi, cette fois, de retrouver Dolan avec Juste la fin du monde.


Fiche du film

Affiche de Juste la fin du monde (2016)
Affiche de Juste la fin du monde (2016)
  • Genre : Drame
  • Réalisateur : Xavier Dolan
  • Année de sortie : 2016
  • Distribution : Gaspard Ulliel, Vincent Cassel, Nathalie Baye
  • Synopsis : Adapté de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce, le film raconte l’après-midi en famille d’un jeune auteur qui, après 12 ans d’absence, retourne dans son village natal afin d’annoncer aux siens sa mort prochaine. (SensCritique)

Critique et Analyse

Nathalie Baye et Gaspard Ulliel dans Juste la fin du monde (2016)
Nathalie Baye et Gaspard Ulliel dans Juste la fin du monde (2016)

L’ouverture, présentant Louis dans un avion, de nuit, délivrant un monologue sur sa situation et ses appréhensions, permet d’emblée de saisir le côté solitaire de ce personnage, qui s’est très longtemps tenu éloigné de sa famille, qu’il compte retrouver une dernière fois. Le retour à la maison ne se passe cependant pas exactement comme prévu. Les autres semblent à fleur de peau, Louis se retrouve dans un microcosme qu’il ne comprend ni ne maîtrise, et écoute les histoires de chacun, les uns après les autres. Celui qui avait des mots à dire se retrouve silencieux, il devient l’observateur de ce groupe auquel il appartient de manière légitime, mais dont il est l’invité, dont il est presque un étranger, bloqué par sa difficulté à cerner tous leurs codes, à faire comme si de rien n’était. Mais les effets du temps, s’ils ne sont pas toujours faciles à anticiper ni à ressentir sur le court-terme, peuvent être dévastateurs.

« Ici, Dolan exprime le vide créé par la séparation, le dialogue rompu, les ponts coupés que l’on n’arrive plus à reconstruire car abandonnés depuis trop longtemps, rendant quasiment impossible la réunion. »

En effet, Juste la fin du monde est surtout un film sur le temps. Le temps qui nous est imparti sur Terre, et qui file souvent trop vite, à toute vitesse, comme pour Louis, qui se sait déjà condamné alors qu’encore bien jeune. C’est aussi ce même temps qui semble s’être figé dans la maison familiale, avec les souvenirs, matériels ou non, qui demeurent, qui imprègnent les murs. C’est le temps que l’on a vécu ensemble et, surtout, celui que l’on n’a pas vécu ensemble, qui semble s’être définitivement perdu et avoir des conséquences irréversibles. Ici, Dolan exprime le vide créé par la séparation, le dialogue rompu, les ponts coupés que l’on n’arrive plus à reconstruire car abandonnés depuis trop longtemps, rendant quasiment impossible la réunion entre les deux bords. Pour Louis, rien n’a changé, mais pour les autres, si. Et c’est, probablement, quelque chose que nous avons toutes et tous connu au moins une fois lors d’un repas de famille, à un âge où l’on a quitté le domicile familial, et où on se rend compte que, malgré nous, on peut donner l’impression de devenir un étranger, auprès de ses proches ou de ses amis. C’est quelque chose que l’on peut retrouver dans d’autres films comme, pour citer un exemple de film que j’ai vu très récemment, Trois souvenirs de ma jeunesse, d’Arnaud Desplechin.

Vincent Cassel dans Juste la fin du monde (2016)
Vincent Cassel dans Juste la fin du monde (2016)

Sur la forme, Juste la fin du monde ne m’a pas toujours rassuré, au contraire. La rencontre avec les différents personnages pouvait inquiéter quant au fait de les voir être écrasés par les acteurs qui les jouent, entre un Vincent Cassel écorché vif, une Léa Seydoux rebelle, une Nathalie Baye assumée, et une Marion Cotillard brave et naïve. Le risque du surjeu et du manque de naturel est permanent, et le film ne cesse d’être sur la corde raide, car il n’y a presque rien de pire, au cinéma, que de voir simplement des acteurs jouer et non des personnages prendre vie. On ressent, à ce sujet, aussi, le fait qu’il s’agisse d’une adaptation d’une pièce de théâtre, qui peut aussi avoir pour effet de faire d’un tel film du théâtre filmé. Cependant, après un temps d’acclimatation, les acteurs s’effacent pour laisser place à leurs personnages. Dolan, ici, ne surcharge pas son film, il privilégie une mise en scène proche de ses personnages, même très proche, au vu des très nombreux gros plans utilisés. Il choisit d’éviter les artifices, malgré quelques scènes un peu plus fantasmées, comme celle du souvenir de Louis avec Pierre, qui nous font nous rappeler qui est derrière la caméra. Mais le film propose quelques instants de grâce, notamment lorsque les images se lient avec la musique, laissant les mots des longs dialogues décanter, et le poids des souvenirs et des émotions retomber.

Il est vrai, et tout à fait compréhensible, que Juste la fin du monde ne fait pas l’unanimité. J’ai lu des retours très négatifs à son sujet. Je comprends et j’entends les reproches que l’on peut lui faire, bien que je ne les partage pas forcément. Dans les faits, mon immersion dans le film a été progressive, mais, à la fin, j’étais conquis. Car Dolan raconte, ici, des choses qui m’ont particulièrement touchées, qui me parlent, car je les ai moi-même vécues, j’ai retrouvé des situations familières qui m’ont aussi mené à me poser des questions. Le cinéaste a parfaitement su retranscrire les effets de l’éloignement, du temps qui passe, et m’émouvoir, notamment au terme d’un très beau final. C’est un film qui m’a beaucoup ému et personnellement touché, et ça, personne ne peut me l’enlever, comme dit la mère de Louis. Ça fait du bien d’être un peu secoué, de temps en temps.


Note et avis

4/5

Dolan raconte les effets du temps et de l’éloignement sur les relations humaines dans un film très émouvant, qui parlera probablement plus à certains qu’à d’autres, mais qui n’a pas manqué de me toucher personnellement.

Bande-annonce du film

Quentin Coray

Quentin, 26 ans, mordu de cinéma depuis le visionnage de Metropolis, qui fut à l'origine d'un véritable déclic. Toujours en quête de nouvelles découvertes pour élargir mes connaissances et ma vision du cinéma. "L'art existe et s'affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l'idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains." - Andreï Tarkovski

4 réflexions sur “Juste la fin du monde (Xavier Dolan, 2016) ★★★★ – Critique & Analyse

  • 13 mai 2019 à 13 h 54 min
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    Tu m’as donné envie de voir ce film ! Mommy me tentait déjà à l’époque, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de le voir. À voir avec lequel je commencerais, mais en tout as celui-ci aborde un thème qui me semble particulièrement juste et touchant. Je vais lui laisser une chance !

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    • 13 mai 2019 à 22 h 16 min
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      Avec plaisir ! J’espère qu’il saura te convaincre autant qu’il m’a convaincu. :)

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    • 13 mai 2019 à 22 h 17 min
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      Oui, tout en douceur et en sobriété, une belle performance !

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