Cinexpress #1 – Invasion Los Angeles (1988)

Dans les rues de Los Angeles, entre les grands buildings et les bidonvilles, la société s’anime. Les panneaux publicitaires couvrent les façades, certains se couvrent de bien pendant que d’autres vivent au jour le jour dans des bidonvilles dans l’espoir de connaître des jours meilleurs. Quelque chose, cependant, s’agite. Des ondes parasites viennent brouiller les émissions habituelles, un mouvement semble s’opérer, comme si la vérité allait éclairer… Une invasion est en cours, They Live.


Fiche du film

Affiche d'Invasion Los Angeles (1988)
Affiche d’Invasion Los Angeles (1988)

  • Genre : Science-Fiction
  • Réalisateur : John Carpenter
  • Année de sortie : 1988
  • Casting : Roddy Piper, Keith David, Meg Foster
  • Synopsis : John erre à travers Los Angeles. Il obtient une paire de lunettes qui lui permet de voir le monde tel qu’il est : entièrement contrôlé par des aliens. (senscritique.com)

Critique et Analyse

Invasion Los Angeles (1988)
Invasion Los Angeles (1988)

Toujours écarté des studios après l’échec de Jack Burton, John Carpenter écrit le scénario (adapté d’une nouvelle de Ray Faraday Nelson) d’Invasion Los Angeles, et le réalise, avec des moyens très modestes. Mais, par expérience, on sait que c’est dans ce genre de contexte que Carpenter se débrouille le mieux, et parvient à être le plus libre possible. Dès les premiers instants, Carpenter nous montre Roddy « John Nada » Piper marchant, seul, son barda sur le dos, s’avançant vers la ville de Los Angeles. Accompagné d’une musique composée en partie de guitare et d’harmonica, il nous fait penser à ces loups solitaires qui voyageaient de village en village dans nos westerns préférés. Si sa présence était variable dans ses précédents films, l’influence du western est largement visible dans Invasion Los Angeles, qui s’imprègne des codes du genre. De cette première scène, jusqu’aux gunfights, le western est présent, favorisant la mise en avant d’une société toujours basique en dépit des avancées technologiques qu’elle a connu. Une société envers laquelle John Carpenter s’avère très critique, comme d’habitude.

« Derrière les affichages publicitaires, les émissions télévisées et les pages de magazines se cachent des messages sous-jacents qui influent directement sur notre cerveau, éradiquant notre libre arbitre, transformant la société américaine, celle des Hommes libres et de l’American Dream, en une vaste fourmilière réduite en esclavage par ses élites. »

C’est dans le genre de la science-fiction que le cinéaste s’exprime ici. Une science-fiction, certes, mais très ancrée dans la réalité. A la fin des années 80, dans les années Reagan, on encourage la consommation, basée sur une hausse du pouvoir d’achat, et la pop culture des eighties connaît ses grandes heures. Pour Carpenter, le monde ne va pas dans le bon sens, et Invasion Los Angeles représente, avec des moyens efficaces et éloquents, cette image d’un monde mêlant servilité et paranoïa. Comme dans Prince des Ténèbres, c’est à travers un message télévisé brouillé et obscur qu’est tirée la sonnette d’alarme. Pour montrer la vérité, il utilise un objet de mode et un bien de consommation par excellence : les lunettes de soleil, qui permettent d’éviter d’être aveuglé par le soleil tout en cachant, paradoxalement, notre regard de celui des autres. Derrière les affichages publicitaires, les émissions télévisées et les pages de magazines se cachent des messages sous-jacents qui influent directement sur notre cerveau, éradiquant notre libre arbitre, transformant la société américaine, celle des Hommes libres et de l’American Dream, en une vaste fourmilière réduite en esclavage par ses élites.

Keith David et Roddy Piper dans Invasion Los Angeles (1988)
Keith David et Roddy Piper dans Invasion Los Angeles (1988)

Il est d’ailleurs intéressant de voir la manière dont cette réalité s’affiche, avec un noir et blanc et une esthétique très « retro », rappelant par moments Metropolis, pour citer un exemple. S’affranchir de la couleur est un moyen, pour Carpenter, de déshabiller le monde mais, aussi, de revenir à un cinéma plus « brut », sans artifices ni maquillages. Non pas que la couleur soit inutile au cinéma, mais que ce dernier est né sans couleur, qu’il a longtemps évolué ainsi, et qu’il permet, souvent, de privilégier le langage par l’image et la lumière, sans autre considération ni éventuel effet superflu. Carpenter est sans cesse dans la confrontation avec une vision du monde qui est supposée œuvrer pour le bien de l’humanité, mais qui ne fait que l’entraîner vers de nouveaux périls. L’oeuvre d’un Mal, incarné ici par des extra-terrestres, mais, surtout, l’argent. Car les extra-terrestres cherchent certes à envahir la Terre, mais ils utilisent l’argent comme outil pour appâter les plus riches, qui utilisent eux-même l’argent pour appâter les plus modestes qui espèrent prospérer à leur tour et ne plus vivre dans le besoin. L’argent corrompt tous les esprits et a fait diverger la société des véritables valeurs qu’elle devrait porter.

Invasion Los Angeles est un film parfaitement dosé, toujours dans la même association entre un divertissement efficace en surface, et un discours puissant derrière. Il y a, peut-être, quelques facilités scénaristiques, des petits défauts, mais c’est un des Carpenter les plus complets, les plus efficaces, tout en étant jouissif. C’est dans ce genre de registre, en étant dans la débrouille, libre de ses mains, que Carpenter est le plus performant. Invasion Los Angeles est, sans aucun doute, un de ses films qui me parlent le plus, un de mes préférés du cinéaste, si ce n’est mon préféré. Il parvient à synthétiser la vision du monde du cinéaste, tant dans le cadre du cinéma, qu’il a pu aborder, entre autres, dans Jack Burton, que de la société, comme dans Assaut et The Thing, que de forces supérieures et insoupçonnées, comme dans Halloween et Prince des Ténèbres. Son discours est on ne peut plus d’actualité alors, faites bien attention à ce que vous regardez, car ce n’est pas forcément ce que vous voyez.


Note et avis

4.5/5

Regorgeant de bonnes idées, marqué par les influences de John Carpenter, Invasion Los Angeles s’ancre dans notre réalité pour tacler un système privant la société de son libre-arbitre. Carpenter livre ici une des meilleures synthèses de son cinéma.


Bande-annonce d’Invasion Los Angeles

Quentin Coray

Quentin, 26 ans, mordu de cinéma depuis le visionnage de Metropolis, qui fut à l'origine d'un véritable déclic. Toujours en quête de nouvelles découvertes pour élargir mes connaissances et ma vision du cinéma. "L'art existe et s'affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l'idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains." - Andreï Tarkovski

Une pensée sur “Cinexpress #1 – Invasion Los Angeles (1988)

  • 11 mai 2020 à 10 h 32 min
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    « Invasion Los Angeles » de John Carpenter…
    Dernier film de la saison 2018/2019 des « Fondus Déchaînés » à Saint-Brieuc, avec l’expertise remarquable de Erwan Cadoret, tant dans la présentation du film que, surtout, dans son analyse après la projection, expertise probablement plus nécessaire encore que d’habitude. C’est un fait que l’on ne pourrait voir, dans « Invasion Los Angeles », qu’une série B d’excellente facture. N’oublions pas que Carpenter est tout de même l’un des grands maîtres de la science-fiction, de l’épouvante et du fantastique et la plupart de ses films sont des chef-d’œuvres du genre ( « Halloween », « The Thing » et beaucoup d’autres encore). Alors, oui, « Invasion Los Angeles » est un remarquable film de série B, mais ce serait réducteur de ne le cantonner qu’à cela! C’est surtout le gros coup de colère d’un cinéaste « libéral » (Comprenez vaguement de gauche dans l’idéologie américaine) contre la politique ultra-libérale des Thatcher et des Reagan, dont nous connaissons les prolongements exacerbés aujourd’hui en France et dans le monde occidental en général. On pourrait donc penser -et Carpenter lui-même devait le penser!- que son film était extrêmement daté. Or, quand on le voit maintenant, il s’agit d’un film extrêmement prémonitoire et visionnaire. Ce sont ces deux aspects qui ont fini par faire de « Invasion Los Angeles » un film-culte.
    D’abord il s’agit d’un grand film d’action et John Carpenter prend un plaisir évident à filmer les scènes de bagarre, dont l’une, d’anthologie, puisqu’il s’agit de la bagarre la plus longue de l’histoire du cinéma, plus longue encore que celle de John Ford dans « L’Homme tranquille ». John Carpenter ne se soucie guère, quant au scénario, de réalisme ou de crédibilité. Il a d’ailleurs choisi, pour interpréter son personnage principal, un catcheur, qui n’est pas vraiment un acteur. D’ailleurs tous les personnages ont l’air de surjouer, ce qui donne un petit côté comique et décalé au film. Bref, le héros, chômeur en recherche d’un emploi, tombe sur un petit groupe qui fabrique des lunettes noires. Quand le personnages les essaie, il se rend compte avec effroi que, parmi les humains qui l’entourent, beaucoup sont, en fait, des extra-terrestres, qui apparaissent en noir et blanc, qu’ils dominent le monde et que des messages subliminaux ont construit un « Big Brother » capitaliste. Tout le film va nous raconter la lutte du personnage contre ces suppôts du capitalisme ultra-libéral. Evidemment, le film est très plaisant à suivre de ce point de vue, d’autant que le noir et blanc représente la réalité et la couleur ce que l’on croit être la réalité.
    Mais évidemment il existe une autre lecture, « Invasion Los Angeles » étant un brûlot anticapitaliste contre les possédants, les actionnaires et leurs larbins, complices du système. L’analyse que fait Carpenter de ce système est totalement pertinente, de ceux qui tirent les ficelles comme de ceux qui sont du bon côté de la barrière et qui s’enrichissent en trahissant leur classe sociale. Le discours des dirigeants et des actionnaires à un moment donné est une véritable leçon politique.
    Bref, du cinéma d’action très efficace en même temps qu’un thriller politique qui n’a rien perdu de son actualité!

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