La Llorona (Jayro Bustamante, 2020) ★★★½ : Larmes de sang

Aujourd’hui, changeons de continent, pour nous aventurer dans un cinéma que l’on aborde très peu souvent : le cinéma guatémaltèque. Jayro Bustamante est un cinéaste dont la réputation va grandissant, après avoir été salué à la Berlinale 2015 grâce à son premier long-métrage, Ixcanul, et après avoir obtenu un certain succès critique avec Tremblements. Le voici qui revient avec La Llorona, nouvelle réflexion sur son pays et son histoire.


Fiche du film

Affiche de La Llorona (2020)
Affiche de La Llorona (2020)
  • Genre : Drame, Fantastique
  • Réalisateur : Jayro Bustamante
  • Distribution : María Mercedes Coroy, Sabrina De La Hoz, Julio Díaz
  • Année de sortie : 2020
  • Synopsis : Selon la légende, la Llorona est un fantôme qui cherche ses enfants. Aujourd’hui, elle pleure les morts du génocide des indiens mayas. Un général responsable du massacre mais acquitté est hanté par une Llorona. Serait-ce Alma, la nouvelle domestique ? Est-elle venue le punir ? (SensCritique)

Critique et Analyse

La Llorona (2020) © LA CASA DE PRODUCCIÓN - LES FILMS DU VOLCAN 2019
La Llorona (2020) © LA CASA DE PRODUCCIÓN – LES FILMS DU VOLCAN 2019

Ici, nous faisons connaissance avec la famille d’un général accusé d’avoir activement participé au génocide qui a frappé le pays et engendré la mort de dizaines de milliers de personnes habitant la montagne (principalement des descendants des Mayas) au début des années 80. Affaibli et grabataire, le vieil homme fait face au procès qui doit le juger, jusqu’à ce que sa culpabilité soit prononcée, à la joie du peuple qui voit enfin l’une des figures de l’horreur condamnées pour ses crimes. Mais sa santé décline, et, alors qu’il doit séjourner à l’hôpital, la décision du tribunal est soudainement annulée, menant à un mouvement de contestation émanant du peuple, se rendant devant la demeure de l’ancien général, assigné à résidence, auprès de sa famille qui l’accompagne. Avec sa femme, sa fille et sa petite-fille, il doit faire face à ses démons, qui viennent le hanter, et qui vont également affecter son entourage.

« Rapidement, ce qui semblait réel se teinte d’un imaginaire étrange, qui affecte notre propre perception des choses, et celle des personnages, embarquant l’intrigue historique dans un territoire peuplé de fantômes. »

La Llorona débute comme un thriller politique, en cherchant à installer une ambiance pesante, nous enfermant dans cette grande demeure que nous allons explorer une première fois lors d’une terreur nocturne où le général se trouve à arpenter les couloirs et la maison à la recherche d’une femme dont il entend les pleurs au loin. Toute la première partie du film se trouve être plus source de questions que de réponses, nous présentant le contexte de l’histoire et les personnages principaux, semant le doute et nous confrontant à des mystères. Rapidement, ce qui semblait réel se teinte d’un imaginaire étrange, qui affecte notre propre perception des choses, et celle des personnages, embarquant l’intrigue historique dans un territoire peuplé de fantômes. Jayro Bustamante vient alors donner vie aux songes et aux cauchemars pour invoquer la mémoire d’un pays et d’une civilisation dans un parti-pris aussi surprenant qu’intéressant.

La Llorona (2020) © LA CASA DE PRODUCCIÓN - LES FILMS DU VOLCAN 2019
La Llorona (2020) © LA CASA DE PRODUCCIÓN – LES FILMS DU VOLCAN 2019

Le choix de réaliser un film plus « terre-à-terre » ne fut pas celui du cinéaste, à l’inverse de son compatriote César Diaz (primé à la Semaine de la Critique et lauréat de la Caméra d’or au Festival de Cannes) qui traite également du génocide guatémaltèque dans Nuestras Madres, qui sortira plus tard dans l’année. L’approche de Diaz, plus classique, fait tout de même preuve d’efficacité mais celle de Bustamante a pour elle la démarche de se distinguer en affichant une étiquette de cinéma de genre, pour dépasser le simple fait de raconter les choses. En murant la famille du général, en confondant réalité et imaginaire, le cinéaste plonge le spectateur dans une ambiance pesante et déstabilisante, qui le désoriente autant qu’il l’éclaire sur ce qui est arrivé pendant ces sombres années. Alma, la jeune domestique, devient l’incarnation de cette souffrance, dont le corps contient les esprits de tous ceux qui ont péri, et qui viennent hanter la conscience et la vie de ceux qui ont détruit leur monde pour des raisons futiles et égoïstes.

Sur le moment, La Llorona n’est pas un film toujours facile à suivre, exigeant une certaine patience de la part du spectateur. C’est un film qui pose ses plans et son cadre, laissant le spectateur s’en imprégner pour, petit à petit, saisir les clés qui le mèneront à la révélation et à la prise de conscience. La souffrance d’une famille, d’un peuple, d’un pays, d’une civilisation, trouvent écho dans l’ouïe de pleurs lointains, de musiques traditionnelles et de cauchemars, que La Llorona imprime pour que la mémoire ne s’estompe jamais, et que la voie de ceux qui périrent lors du « génocide silencieux » soit enfin entendue.

Bande-annonce

En résumé

Note et avis

La Llorona est un film déstabilisant et pesant, confondant réel et imaginaire pour illustrer la souffrance d’un pays et d’une civilisation, et confronter les coupables à leurs propres crimes. Un parti pris intéressant et efficace, qui donne à réfléchir sur la durée.

Note
7/10
7/10

Quentin Coray

Quentin, 26 ans, mordu de cinéma depuis le visionnage de Metropolis, qui fut à l'origine d'un véritable déclic. Toujours en quête de nouvelles découvertes pour élargir mes connaissances et ma vision du cinéma. "L'art existe et s'affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l'idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains." - Andreï Tarkovski

Une pensée sur “La Llorona (Jayro Bustamante, 2020) ★★★½ : Larmes de sang

  • 31 janvier 2020 à 0 h 32 min
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    « La Llorona » de Jayro Bustamante…
    Film monstrueux, abominable, qui laisse, à la fin, un goût de cendre dans la bouche. Je me souviens d’avoir ressenti la même chose au sortir d’un film -espagnol évidemment-, que j’avais vu à sa sortie en juin 2011, « Balada Triste De Trompeta », où il y avait la même violence paroxystique, la même flamboyance, la même radicalité!
    Le film reprend un des épisodes les plus sanglants de l’histoire du Guatemala:
    « Efraín Ríos Montt, né le 16 juin 1926 à Huehuetenango et mort le 1er avril 2018 à Guatemala, est un militaire et homme d’État guatémaltèque1.
    Il mène un coup d’État en 1982, dirigeant le pays d’une main de fer (état d’urgence) jusqu’à son renversement en 1983. Cette brève période fut l’une des plus meurtrières de la guerre civile guatémaltèque, qui fit entre 150 000 et 200 000 morts.
    Il est condamné en 2013 à 80 ans de prison pour génocide et crimes contre l’humanité, mais le jugement est suspendu par la Cour constitutionnelle pour un vice de procédure.  »
    Il nous raconte le procès de ce général, sa condamnation, puis son existence jusqu’à sa mort. On est donc dans un film politique, qui dénonce le génocide des Indiens du Guatemala. Mais, dès les premiers plans du film, on est surpris par les choix esthétiques du réalisateur, dans la mesure où il utilise tous les codes du film d’épouvante, des plans extrêmement lents, des cadrages qui font naître l’angoisse et le malaise, des éclairages malsains, une musique qui, à chaque plan, fait craindre le pire, des gros plans ou des plans d’ensemble sur les visages, qui évoquent les morts-vivants On se rend bien compte que le film mélange deux genres, le film historique et le film d’épouvante, le film d’horreur. Très vite, on est dans les rituels des Indiens, dans les cauchemars, dans l’exorcisme. En fait Jayro Bustamante décline, sur ce fond historique, le mythe de la pleureuse, de la Llorona:
    « La Llorona (API : /la ʝoˈɾona/, prononcer « Yorona » ou « Djorona », « la pleureuse » en espagnol), est un fantôme issu du folklore d’Amérique latine. Selon la légende, elle se présente comme l’âme en peine d’une femme ayant perdu ou tué ses enfants, les cherchant dans la nuit près d’un fleuve ou d’un lac, effrayant ceux qui entendent ses cris de douleur perçants. Il existe beaucoup de versions différentes de cette légende selon les régions, mais elles s’accordent toutes plus ou moins. »
    On assiste donc à un mélange entre réalité et cauchemar, ce qui donne cet aspect si baroque au film, film passionnant parce que sans concession et magistralement filmé, film qui ne recule pas devant la violence, film d’une beauté somptueuse, mais extrêmement éprouvant!

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