Dans un jardin qu’on dirait éternel (Tatsushi Omori, 2020) – Critique & Analyse

Dans cette atmosphère automnale qui s’installe déjà, dans le tumulte de la rentrée, une parenthèse sereine et hors du temps semble tout à fait bienvenue. Et pour ce faire, un voyage dans le Japon de Dans un jardin qu’on dirait éternel paraît tout indiqué.


Fiche du film

Affiche de Dans un jardin qu'on dirait éternel (2020)
Affiche de Dans un jardin qu’on dirait éternel (2020)
  • Genre : Drame
  • Réalisateur(s) : Tatsushi Omori
  • Distribution : Kirin Kiki, Haru Kuroki, Mikako Tabe
  • Année de sortie : 2020
  • Synopsis : Dans une maison traditionnelle à Yokohama, Noriko et sa cousine Michiko s’initient à la cérémonie du thé. D’abord concentrée sur sa carrière dans l’édition, Noriko se laisse finalement séduire par les gestes ancestraux de Madame Takeda, son exigeante professeure. Au fil du temps, elle découvre la saveur de l’instant présent, prend conscience du rythme des saisons et change peu à peu son regard sur l’existence. Michiko, elle, décide de suivre un tout autre chemin. (SensCritique)

Critique et Analyse

Kirin Kiki dans Dans un jardin qu'on dirait éternel (2020)
Kirin Kiki dans Dans un jardin qu’on dirait éternel (2020)

Années 1980, une petite fille va voir La Strada de Fellini avec ses parents, mais le film ne l’enchante guère. Elle aurait préféré voir le Disney à l’affiche ! 1993, la petite fille a grandi et commence ses études supérieures. Elle doit trouver sa filière qui lui permettra de déterminer à quoi elle va « consacrer sa vie ». Pendant ce temps, elle passe une partie de son temps libre à découvrir l’art du thé avec sa cousine auprès de Madame Takeda, qui enseigne cet art depuis de nombreuses années après l’avoir appris elle-même. Un art fait de gestes millimétrés issus de lointaines traditions, aux enseignements qui vont bien au-delà de la seule maîtrise de la préparation du thé.

« Dans un jardin qu’on dirait éternel oppose l’immédiateté du monde extérieur à cet art hors du temps, laissant également au spectateur le soin d’observer, de capturer des instants de vie, et d’en faire émaner l’essence. »

Dans cette maison traditionnelle, le temps semble respecter des lois tout à fait différentes que dans le monde extérieur. Ici, tout est question de minutie, de soin, de maîtrise à travers la répétition et l’imprégnation. On apprend progressivement, très progressivement, au gré des saisons. L’apprentissage demande du temps et de toujours répéter le même geste, comme le film l’illustre, en se focalisant sur la découverte de l’art du thé avant tout, plaçant le parcours des jeunes femmes en arrière-plan, celui-ci avançant par bribes entre deux leçons. Dans un jardin qu’on dirait éternel oppose l’immédiateté du monde extérieur à cet art hors du temps, laissant également au spectateur le soin d’observer, de capturer des instants de vie, et d’en faire émaner l’essence.

Dans un jardin qu'on dirait éternel (2020)
Dans un jardin qu’on dirait éternel (2020)

Nous pourrions légitimement ressentir un certain ennui devant la répétition de certaines scènes, face à ces innombrables ellipses, nous faisant nous demander où nous allons, quelle va être notre destination. Mais, en réalité, ce que nous pourrions qualifier d’ennui s’avère salutaire et essentiel. La volonté chez le spectateur de trouver une fin, un but, correspond à la société ici décrite, où l’on cherche un but à notre existence à tout prix, quand ce qui nous est enseigné ici est de nous imprégner, de faire fi de tout cela pour chercher quelque chose d’à la fois plus grand et intime. Tout paraît superficiel comparé à cette éternité qui nous touche, dans le frémissement des feuilles, le bruit de la pluie qui tombe, ou la vision d’un paysage enneigé. Comme purent le faire les Kurosawa et les Tarkovski, le temps se manifeste par ces choses qui paraissent anodines, mais qui, lorsqu’on leur prête attention, prennent une toute autre dimension. Dans tout cela, le film de Tatsushi Omori offre un ultime rôle symbolique et émouvant à la regrettée Kirin Kiki.

S’il s’y intéresse grandement, Dans un jardin qu’on dirait éternel n’est pas juste un film sur l’art du thé. Il offre une autre vision du monde, délaissée de nos jours dans un monde où tout va vite et où l’on a tendance à céder aux pressions d’une société qui nous presse. C’est un point de vue sur la société moderne, mais aussi sur notre rapport au monde et au cinéma lui-même, nous instruisant sur notre propre regard en tant que spectateur. Un spectateur qui percevra la routine, la lenteur, voire l’ennui, comprenant l’intérêt de chacun en choisissant lui-même d’adapter son regard, et laissant alors ce doux film infuser comme un bon thé.

Bande-annonce du film

En résumé

Note et avis

La contemplation de l’éternel face à la culture de l’immédiat. Dans un jardin qu’on dirait éternel offre une parenthèse apaisée et apaisante où l’on réapprend à saisir l’essentiel, l’essence des choses. Ce qui prend, souvent, de longues années, et nécessite beaucoup de patience.

Note
8.5/10
8.5/10

Quentin Coray

Quentin, 26 ans, mordu de cinéma depuis le visionnage de Metropolis, qui fut à l'origine d'un véritable déclic. Toujours en quête de nouvelles découvertes pour élargir mes connaissances et ma vision du cinéma. "L'art existe et s'affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l'idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains." - Andreï Tarkovski

2 réflexions sur “Dans un jardin qu’on dirait éternel (Tatsushi Omori, 2020) – Critique & Analyse

  • 5 septembre 2020 à 19 h 28 min
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    « Dans un jardin qu’on dirait éternel »,un film réalisé par Tatsushi Ōmori…
    Là, c’est sûr, un premier conseil: laissez-vous aller, ne vous posez pas de questions, laissez-vous prendre par l’atmosphère, sinon, vous allez quitter rapidement la salle! « Dans un jardin qu’on dirait éternel » est une expérience sensorielle inoubliable…
    Le film est magnifique, envoûtant, avec des plans très longs, un montage fluide, comme l’eau qui ruisselle, élément très important dans le film. Il s’agit du portrait saisissant d’une femme, de l’adolescence à la quarantaine, ou plutôt de plusieurs portraits de femmes. Les hommes sont quasiment absents -sauf le personnage du père, absolument admirable!- et le film est quasiment un huis-clos. Très peu d’extérieurs. La jeune femme, le personnage principal, est en même temps la narratrice en voix off. Tout se passe dans une maison de thé, où la jeune femme passera toute sa vie à apprendre l’art du thé.
    Le début est laborieux, car très long, puis, petit à petit, l’émotion finit par gagner. Nous sommes dans le sacré, dans le spirituel et, évidemment, dans le rituel et, petit à petit, le film se découvre pour ce qu’il est: une réflexion philosophique sur la vie, le temps qui passe, l’amour, la famille, le bonheur, le deuil. La jeune femme découvre petit à petit la philosophie de la vie. Au début du film, elle raconte que, tout enfant, ses parents l’avaient envoyée voir « La Strada » de Fellini et qu’elle n’avait rien compris, qu’elle était passée à côté du film. A la fin, elle a compris « La Strada », la boucle est bouclée, et c’est un film qu’elle ne peut plus voir sans pleurer.
    La cérémonie du thé, le rituel est la métaphore de la vie, du temps qui passe, de l’inclusion de l’être humain dans la nature -magnifiquement filmée- et dans les saisons. A chaque saison, à chaque moment de la vie correspond un thé particulier. Nous sommes dans un monde bien particulier, dans une civilisation bien particulière, entre Japon traditionnel et Japon moderne, même si la modernité n’est présente que par quelques rares éléments.
    Nous assistons donc à une très belle fresque philosophique et l’impression est étonnante après le film: on croit comprendre ce que signifie le mot « zen ». Au total, le film est superbe, d’une très grande beauté esthétique, d’une très grande émotion et les thèmes abordés sont universels! Vraiment une très belle œuvre!

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  • 6 septembre 2020 à 7 h 52 min
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    Après la lecture, je me laisserais bien tenter par cette parenthèse méditative qui vient rompre de manière salutaire l’urgence permanente qui gangrène nos existences. Le film semble prend le temps d’une infusion pour qu’il s’apprécie pleinement, exactement ce qu’il me faut.

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