A la rencontre de… Les Sept Samouraïs (1954)

Affiche des Sept Samouraïs (1954)
Affiche des Sept Samouraïs (1954)

« Une année, un film » : Les Sept Samouraïs, réalisé par Akira Kurosawa et sorti le 26 avril 1954.

Il paraissait inconcevable de se lancer dans un voyage initiatique à travers l’histoire du septième art sans passer par l’un de ses chefs d’œuvre, tant encensé par la critique. Réputé pour avoir été une source d’inspiration pour nombre de réalisateurs, et comme étant l’un des films les plus influents de l’histoire, Les Sept Samouraïs vaut manifestement le coup d’œil, et ça tombe bien car Arte a eu la bonne idée de le diffuser hier soir. Après visionnage, il est difficile de savoir par où commencer, car il y a beaucoup à dire, et que tout, plus ou moins, a déjà été dit. Je me permettrai tout de même, d’y aller de mon petit avis avec ma modeste plume.

Les Sept Samouraïs (1954)
Les Sept Samouraïs (1954)

Les Sept Samouraïs se déroule dans le Japon du XVIe siècle et raconte l’histoire d’un village de paysans en proie aux attaques répétées de bandits qui pillent leurs récoltes. Ayant appris qu’une nouvelle attaque se tramait, les habitants du village se concertent pour trouver une solution face à la menace. Certains préfèrent se rendre, d’autres veulent se battre. Finalement, après discussion avec le doyen du village, ils décident de faire appel à des guerriers samouraïs désœuvrés et affamés. C’est ainsi que quelques villageois partent en ville afin d’y trouver les parfaits combattants qui pourront s’acquitter de cette tâche sans rechigner.

Quatre ans après Rashōmon, l’un des autres grands chefs d’œuvre d’Akira Kurosawa, le réalisateur nippon nous propose une nouvelle épopée dans le Japon médiéval. A la différence du précédent, il s’agit d’une œuvre d’une bien plus grande ampleur. Après plusieurs années d’occupation suite à la guerre, où le commandement suprême des forces alliées a interdit toute diffusion d’œuvres historiques traitant de l’époque médiévale (jidai-geki) car assimilées au nationalisme, Kurosawa peut enfin laisser libre cours à son art. Une liberté telle que Les Sept Samouraïs ont requis un travail pharaonique, repoussant à chaque fois les limites du budget et du matériel disponibles, faisant de cette épopée un enfer à tourner, mais donnant naissance à un miracle du cinéma.

Takashi Shimura et Isao Kimura dans Les Sept Samouraïs (1954)
Takashi Shimura et Isao Kimura dans Les Sept Samouraïs (1954)

Le film restitue avec une grande fidélité une époque sombre de l’histoire du Japon, en proie à d’incessantes guerres civiles. Dans ce monde sans foi ni loi, les individus sont devenus égoïstes et timorés, comme en témoignent les scènes principales du début du film, avec le débat entre les villageois, et la scène où un bandit s’introduit dans une maison et prend en otage un enfant. Face à ces situations, personne ne réagit, se contentant de regarder, préférant éviter toute forme de risque. Dans ce contexte, nul honneur ni héros, et c’est pourtant ce que recherchent les villageois. Mais même les guerriers qu’ils souhaitent recruter doivent être désœuvrés, pauvres et errants.

C’est d’ailleurs un parti intéressant que prend ici Kurosawa, en faisant intervenir des samouraïs non pas pour protéger des nobles ou des personnages que l’on pourrait qualifier d' »importants », mais bien des paysans, ceux qui vivent de la terre, dans la misère et l’indifférence. L’attitude des guerriers contraste d’ailleurs très rapidement avec celle des paysans. Les premiers sont courageux, ont gardé leur fierté, et sont même altruistes, tandis que les seconds sont méfiants, peureux et égoïstes. L’arrivée des samouraïs dans le village provoque d’ailleurs le désordre, certains pères de famille redoutant que leurs filles soient séduites par ces hommes qui n’appartiennent pas à leur paysage social. C’est donc une société en crise que souhaite montrer Kurosawa, assez proche de celle du Japon d’après-guerre.

Les Sept Samouraïs (1954)
Les Sept Samouraïs (1954)

Les Sept Samouraïs est également une réussite sur le plan esthétique, de la narration, et sur certains éléments de langage cinématographique dont était friand Kurosawa. En regardant le film, on a la sensation de lire un livre. Toutes les scènes ont leur importance, les différents éléments de l’intrigue étant traités avec juste assez de détail pour que le spectateur s’immerge dans l’histoire et fasse abstraction du reste. Ainsi, le film s’étend sur plus de trois heures, mais le temps écoulé semble beaucoup plus court.

Kurosawa était aussi un réalisateur très précis et soucieux du détail. Grâce à de simples mouvements de caméras ou d’agencement au montage, il pouvait rapidement décrire toute une situation en une scène malgré l’absence de dialogues. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas légion, la part belle étant faite aux expressions des visages des personnages, souvent éloquentes. Assez adepte des plans fixes, Kurosawa fait toujours en sorte qu’au moins un élément présent dans le cadre soit en mouvement. Cela peut-être le vent qui balaie la poussière, ou le mécanisme du moulin à eau qui s’actionne derrière le doyen lorsqu’il choisit de recruter des samouraïs. Grâce à ce procédé, l’œil du spectateur est toujours sollicité et attiré, permettant ainsi de garder toute son attention, et de ne rien manquer. C’est un élément commun à la grande majorité de ses films, leur donnant un aspect souvent très contemplatif, mais jamais immobile.

Minoru Chiaki, Isao Kimura, Toshirô Mifune et Seiji Miyaguchi dans Les Sept Samouraïs (1954)
Minoru Chiaki, Isao Kimura, Toshirô Mifune et Seiji Miyaguchi dans Les Sept Samouraïs (1954)

Comme dit précédemment, la longue durée du film permet de développer l’intrigue afin de rentrer dans le détail et d’obtenir une histoire complète et cohérente. Ainsi, la première heure expose la situation, la seconde traite surtout de la construction de l’équipe des samouraïs et de leur arrivée dans le village, et la troisième développe la préparation pour la bataille, et la bataille elle-même. Dans Les Sept Samouraïs, Kurosawa met un point d’honneur au développement de ses personnages, notamment des sept guerriers. C’est un point intéressant à souligner puisqu’il permet au spectateur de prendre le temps de se familiariser avec eux et de les distinguer les uns des autres, qu’il s’agisse du jeune Katsushiro, du sage Kanbei, de l’imperturbable Kyuzō, du jovial Gorobei, du lancier Shichiroji, d’Heihachi le coupeur de bois, ou encore du fantasque Kikuchiyo.

Ce dernier, magnifiquement interprété par Toshirô Mifune, l’un des acteurs fétiches de Kurosawa, est d’ailleurs sans conteste l’un des éléments marquants des Sept Samouraïs. Ces guerriers étant réputés comme sages et intègres, l’apparition de Kikuchiyo surprend vite, par son allure de pitre incapable de tenir sur place. Il représente l’élément comique du film, et dégage également beaucoup d’humanité par sa générosité et sa spontanéité. Cela donne un coup de jeune au film, car ce sont des éléments alors peu communs au cinéma, que l’on retrouve aujourd’hui souvent.

Les Sept Samouraïs (1954)
Les Sept Samouraïs (1954)

Alors, grand classique, vous avez dit ? Aucun doute, Les Sept Samouraïs est bien un chef d’œuvre digne de ce nom. A la fois aventurier et guerrier, psychologique mais avec de l’action, tragique et comique, c’est un film résolument complet et d’une rigueur impressionnante. D’aucuns pourront esquisser quelques sourires à la vue des scènes de combat ostensiblement mimées, mais nul ne pourra nier qu’il s’agit d’une pierre angulaire du septième art, exploitant à merveille maintes techniques et ouvrant la voie pour les réalisateurs suivants.

Dans cette bataille éphémère où le seul enjeu est la défense de la cause des plus faibles, privilégiant le courage au simple honneur, là où la reconnaissance s’est soustraite à l’égoïsme, c’est bien la nature humaine que cherche à mettre en lumière Kurosawa. Tant sur ses aspects positifs que négatifs, celle-ci est sondée avec toute la maestria du réalisateur, qui mélange les genres avec une aisance déconcertante et nous fait prendre conscience, au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue, que l’on assiste bien à quelque chose de spécial.

Note : 9,5/10.

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