Cinexpress #37 – Andreï Roublev (1966)

Stalker (1979), L’Enfance d’Ivan (1962), et maintenant Andreï Roublev. Comme pris par un élan de curiosité, je suis parti dans une folle épopée à la découverte du cinéma d’Andreï Tarkovski. Longtemps resté à mes yeux inaccessible, j’ai jugé qu’il était temps de briser le maléfice. Une aventure dont il semble difficile de sortir indemne, tant l’oeuvre du cinéaste russe est puissante, dense et pleine de sens. Chacun de ses films est fait pour marquer le spectateur, lui faire vivre une expérience, et penser. Une expérience que j’ai déjà vécue avec les deux films précédemment visionnés, et qui tend ici à se confirmer avec l’impressionnant Andreï Roublev. Plus qu’une leçon de cinéma, c’est une véritable oeuvre, qui dessine la limite de la nuance entre ce qu’est faire un film et faire du cinéma.

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Affiche d'Andreï Roublev (1966)
Affiche d’Andreï Roublev (1966)

  • Genre : Drame, Guerre, Histoire
  • Réalisateur : Andreï Tarkovski
  • Année de sortie : 1966
  • Casting : Anatoli Solonitsyne, Nikolai Grinko, Rolan Bykov, Nikolay Burlyaev
  • Synopsis : Un film soviétique historique et dramatique, sur la vie de l’iconographe Andreï Roublev ayant vécu au XVe siècle. (senscritique.com)

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Andrei Roublev (1966)
Andrei Roublev (1966)

Tout, ou presque, a déjà été dit sur Andrei Roublev. Sorte de biopic fantasmé d’un peintre d’icônes russe du début du XVe siècle, l’histoire se scinde en sept chapitres, couvrant vingt-quatre ans de la vie d’Andrei Roublev, de 1400 à 1424. Ces sept chapitres racontent des étapes importantes de la vie du peintre, mais ont bien sûr un rayonnement beaucoup plus large. Au cœur d’un monde torturé, en proie aux invasions et aux instincts sauvages des hommes, Andrei Roublev est présenté comme un spectateur volontaire mais démuni. Homme de Dieu, homme de foi, son cœur lui dit de tenir ses convictions, de lutter pour sa foi et la transmettre, quand le monde qui l’entoure s’évertue à l’abandonner. Défection de Kirill par jalousie, désabusement de Théophane, violence des Tatars, orgies à ciel ouvert… Tous les péchés s’exposent aux yeux d’Andrei, dans un tableau où la foi et la rigueur se sont substitués à une folie ambiante et insupportable.

Dès lors, l’homme de foi s’interroge. Sa foi peut-elle le protéger face à tous ces vices ? Sa foi, motivée pour son amour pour Dieu, qui a façonné les hommes, n’est-elle pas en train de l’éloigner de la réalité ? C’est une confrontation entre deux mondes, le schisme entre les hommes et Dieu, où la dévotion envers ce dernier n’apparaît qu’être un miroir aux alouettes, voire même contraire aux principes qui meuvent le monde dans lequel il vit. Esseulé dans cet univers hostile et imprévisible, Andrei se remet en question, et c’est le tableau de l’humanité tout entier qui est peint devant nos yeux. Dans ce monde chaotique en proie aux escarmouches, aux trahisons et aux guerres, ce sont les yeux de l’artiste qui vont nous éclairer.

Anatoli Solonitsyne dans Andrei Roublev (1966)
Anatoli Solonitsyne dans Andrei Roublev (1966)

Car Andrei est un artiste de métier, et comme la grande majorité des artistes de l’époque, ce sont des œuvres à vocation religieuses qu’il produit. Cela en fait-il alors réellement un homme de foi ? Ce personnage, qui a toujours vécu au milieu des icônes, n’est-il pas le cobaye idéal pour une exploration abrupte et violente de la nature humaine telle qu’elle est ? La démarche d’Andreï Tarkovski est ici, encore une fois, de questionner le spectateur sur le monde et sur l’humain, à travers une oeuvre à part entière, ne se revendiquant d’aucune mouvance. Ce choix de parcourir une parcelle du Moyen-Âge russe, une époque sombre et obscure, permet non pas d’étudier la foi d’un homme envers Dieu, mais la foi d’un homme envers les hommes. Ce regard indirect s’inscrit dans un contexte historique défini par des dates indiquées, mais peut s’appliquer à toutes les époques et à tous les lieux.

Ces éléments permettent de justifier la nuance entre faire un film et faire du cinéma. Andreï Tarkovski justifie le rang du cinéma en tant qu’art, grâce à une oeuvre intemporelle qui fascine, qui questionne, qui transmet un message. Si tout ce qu’il y a de plus sombre dans l’humain est ici exposé, le réalisateur russe achève son film sur un élan d’optimisme, rallumant la flamme dans le cœur d’Andreï Roublev, et concluant sur une séquence finale puissante et pleine de sens. Préfigurant son futur Stalker par son aspect énigmatique, étiré mais intense, Andreï Roublev est un film très lourd, indigeste, qui épuise son spectateur, mais ne manque pas de le marquer.

Note : 9/10.

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