Vivarium (Locan Finnegan, 2020) : Incubateur d’individus non-humains

Il aura fallu presque un an pour que l’étrange et énigmatique Vivarium trouve le chemin de nos salles. Projetée à l’occasion la dernière édition du Festival de Cannes dans le cadre de la Semaine de la Critique, la curiosité de Lorcan Finnegan avait su déstabiliser et surprendre le public. Il est maintenant temps d’en savoir un peu plus.


Fiche du film

Affiche de Vivarium (2020)
Affiche de Vivarium (2020)
  • Genre : Thriller, Science-Fiction
  • Réalisateur : Lorcan Finnegan
  • Distribution : Imogen Poots, Jesse Eisenberg, Eanna Hardwicke
  • Année de sortie : 2020
  • Synopsis : À la recherche de leur première maison, un jeune couple effectue une visite en compagnie d’un mystérieux agent immobilier et se retrouve pris au piège dans un étrange lotissement. (SensCritique)

Critique et Analyse

Jesse Eisenberg dans Vivarium (2020)
Jesse Eisenberg dans Vivarium (2020)

L’âge adulte, la vie de couple, s’installer, avoir des enfants. Des préoccupations concernant souvent des personnes vers la fin de la vingtaine ou au début de la trentaine, comme le couple formé par Gemma et Tom, les deux personnages principaux. Commençant à chercher une maison pour s’installer, ils débarquent dans une agence immobilière pour le moins atypique, laquelle est occupée par un agent à l’attitude des plus étranges. Il serait avisé de ne pas accorder trop facilement sa confiance à cet étrange individu, mais voyons tout de même, au cas où, ce que peut bien receler ce nouveau lotissement promettant une vie si idyllique. Toutes les maisons se ressemblent, tour semble trop parfait et, surtout factice. Curieuse, la visite fait découvrir au couple une maison aussi uniforme qu’elle est conçue pour être la demeure idéale pour un jeune couple. Loin d’être conquis, préférant repartir mais ayant au moins eu cette visite pour progresser dans leur projet, ils se retrouvent abandonnés par l’énigmatique agent. Il est trop tard, ils sont pris au piège, perdus et enfermés dans un labyrinthe qu’ils ne peuvent plus quitter. Les voici embarqués dans cette nouvelle vie, qui va prendre une tournure encore plus étrange lorsqu’un carton contenant un bébé sera déposé devant leur maison. « Élevez cet enfant, et vous serez libérés » est-il écrit dessus. Éloquente, cette phrase ne laisse plus le moindre doute, sonnant comme l’épitaphe de l’existence libre qu’ils menaient jusqu’alors.

« Cette vision proposée par Lorcan Finnegan, aux accents surréalistes et profondément cyniques, cherche à offrir une représentation hautement symbolique et percutante de cette société qu’il décrit. »

On discerne vite et facilement le propos de Vivarium, s’attaquant à l’uniformisation de la société, à la pression sociale et au balisage de nos existences par les standards imposés par la société. Au fil du temps, les mécanismes finissent par supplanter les sentiments, la peur remplace la joie, la solidarité se mue en solitude partagée. Réduits à leurs simples fonctions procréatrices, Gemma et Tom sont victimes d’un modèle où leur simple tâche est de garantir leur succession, perdus dans un monde aussi mystérieux qu’anxiogène. Cette vision proposée par Lorcan Finnegan, aux accents surréalistes et profondément cyniques, cherche à offrir une représentation hautement symbolique et percutante de cette société qu’il décrit. Pour y adhérer, le spectateur doit accepter de s’égarer dans ce monde où nos repères habituels ne sont plus valables, construisant un monde totalement étranger au notre pour représenter le nôtre, comme pour souligner le décalage entre cette réalité que nous avons créée, et celle qui correspond à notre véritable nature.

Vivarium (2020)
Vivarium (2020)

Le monde dans lequel se déroule Vivarium est ostensiblement factice, qu’il s’agisse des maisons, des nuages, ou même de l’enfant dont héritent Gemma et Tom. Cette vision d’un monde créé de toutes pièces n’est pas sans rappeler Le Truman Show (1998) de Peter Weir, racontant aussi l’enfermement de la société et le conditionnement de l’individu. Cependant, Vivarium lorgne vers un registre beaucoup plus fantastique et horrifique, la paranoïa se saisissant des personnages principaux, tout l’aspect irrationnel de ce monde s’incarnant dans le personnage de l’enfant, sans véritable âge, projection physique et mentale du comportement de ses deux parents adoptifs. Relativement cyclique dans son déroulé, Vivarium intègre la routine, pièce essentielle de la société ici décrite, dans son programme, tout en faisant de chaque journée l’occasion de faire une nouvelle découverte laissant au spectateur l’espoir de voir le mystère se lever un peu plus.

« Tout ce travail visuel et sensoriel rend ainsi Vivarium aussi déroutant que fascinant, pouvant parfois laisser le spectateur sur la touche, ce dernier devant, dans l’idéal, se laisser porter par le récit et par l’expérience. »

La modestie de la production de Vivarium, notamment en termes d’effets spéciaux, ne dessert pas le film, au contraire. En effet, cet aspect cheap alimente même l’atmosphère anxiogène du film. Ce côté artificiel, virtuel, est essentiel à l’ambiance dans laquelle le film se développe. En supprimant tous repères rationnels, le cinéaste peut se permettre beaucoup de choses, notamment concernant l’évolution des personnages et de leur état mental. Tout est très extériorisé, les composantes du film étant directement connectées à la manière dont les personnages agissent. Au-delà du côté surréaliste, on est également tenté de discerner des influences et des codes expressionnistes, notamment au détour d’une séquence cauchemardesque, dont les décors biscornus peuvent rappeler Le Cabinet du Docteur Caligari (1920). Tout ce travail visuel et sensoriel rend ainsi Vivarium aussi déroutant que fascinant, pouvant parfois laisser le spectateur sur la touche, ce dernier devant, dans l’idéal, se laisser porter par le récit et par l’expérience.

Vivarium (2020)
Vivarium (2020)

Vivarium n’est pas le genre de film que l’on voit tous les jours. Si l’on peut, pour chipoter, y voir un film peu subtil, exprimant et abordant sa problématique de manière très frontale, le travail réalisé et le résultat obtenu offrant un traitement original et judicieux du sujet ici traité. Vivarium n’est pas de ces films dont on dit simplement et facilement qu’on les aime ou non. Aussi déstabilisant que captivant, il dénote dans le paysage cinématographique, dans le bon sens du terme. Lorcan Finnegan fait de lui, grâce à ce film, un réalisateur à suivre. En attendant, nous cherchons encore désespérément une sortie dans ce monde sans issue, rêve d’une liberté qui semblerait nous avoir échappé.

Sortie nationale le 11 mars 2020.

En résumé

Note et avis

Difficile de statuer clairement au sujet de Vivarium, film des plus étranges qui peut laisser son spectateur complètement en-dehors ou, au contraire, l’hypnotiser. Le parti-pris, en tout cas, est intéressant, offrant une vision cynique de notre société, une expérience déroutante, qui reste en tête.

Note
7/10
7/10

Quentin Coray

Quentin, 26 ans, mordu de cinéma depuis le visionnage de Metropolis, qui fut à l'origine d'un véritable déclic. Toujours en quête de nouvelles découvertes pour élargir mes connaissances et ma vision du cinéma. "L'art existe et s'affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l'idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains." - Andreï Tarkovski

3 réflexions sur “Vivarium (Locan Finnegan, 2020) : Incubateur d’individus non-humains

  • 25 février 2020 à 18 h 44 min
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    Ah, clairement l’une de mes plus grosses attentes, j’aime ces films qui sortent de l’ordinaire où quand on en sort, ça passe ou ça casse ! Au vu de ton avis, je pense, en tout cas, ne pas en sortir indifférente et il me tarde vraiment…

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    • 27 février 2020 à 8 h 06 min
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      Il ne te laissera pas indifférente, pour sûr ! A voir s’il te plaira ou non mais, en tout cas, oui il vaut le détour ! :)

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  • 29 mars 2020 à 1 h 41 min
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    Oui on peut en avoir une lecture allégorique, métaphorique, symbolique… pour ma part c’est surtout une transposition à l’échelle humaine du comportement dit du parasitisme de couvée, dont le plus célèbre exemple est celui du coucou gris qui pond ses oeufs dans le nid de l’espèce qu’il vise (d’où l’intro, d’une évidence rare). à la différence que dans le film et pour les créatures dont il est question, ce n’est pas l’oeuf qui est introduit dans le nid, mais les parents de substitution. ce qui fait toute l’horreur de la situation dans laquelle ils sont, au final, ils ne servent qu’à assurer la croissance du « bébé », ils sont aussi utiles que l’animal dans lequel une larve a été pondu et qui se nourri de ses tissus. le fait que les créatures aient choisi d’incarner des agents immobilier est purement pratique, je dirais; une manière de piéger les victimes, et aussi une partie intégrante de leur mode de reproduction, un comportement mimétique adopté et intégré parce qu’utile à la symbiose qu’ils imposent aux humains qu’ils ont de toute évidence étudiés et cernés.

    J’aime beaucoup les films étranges qui sont teintés d’une forme de désespoir face à l’absurde, donc celui-ci a tapé tout juste. pas le film du siècle mais il a le mérite d’exister et d’être original.

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