« 50 nuances de Grey, ou le syndrome de l’échec prévisible », vous avez quatre heures.

Bien Monsieur, je vais faire de mon mieux pour exprimer mon ressenti avec tact et efficacité. Allez, je prends mon courage à deux mains, il faut que ça claque comme un bon coup de martinet sur les fesses !

Dimanche 15 février 2015. Nous y sommes. Après une tentative infructueuse la veille, je tentai à nouveau ma chance pour aller rencontrer Mr Grey. Âgé de 21 ans, de sexe masculin, et célibataire, je me sentais un peu comme un paria en entrant dans la grande salle de cinéma, déjà plutôt bien remplie alors qu’il n’est que 10h30. Entre les malheureux amoureux de la veille, plantés devant la salle affichée complet, et qui avaient eu la même idée en profitant de la séance du matin pour rattraper le temps perdu; et les filles/femmes venues en groupe, je me sentais bien seul. Parce qu’il est vrai mesdames, ce film s’adresse quand même plutôt à vous. N’étant pas le client idéal, il faut bien le dire, j’étais avant tout guidé par ma curiosité, plutôt que par mes fantasmes. Je m’installai alors vers l’avant de la salle, seul, bien tranquille, confortablement assis au beau milieu de mon rang. Je tiens à dire avant toute chose, que des éléments de l’intrigue seront dévoilés dans ce qui suit. Ainsi, si vous n’avez pas vu le film, attendez de le faire avant de lire ceci, et ne venez pas me frapper pour vous venger, je n’aime pas vraiment ça.

Salut, beau gosse.

Salut, beau gosse.

10h45, c’est le moment d’attaquer les publicités. Comme si ce n’était pas assez cliché, on enchaîne une réclame pour une marque de lingeries et accessoires coquins, puis une autre sur un roman érotique (tiens tiens), avant de découvrir la bande-annonce du prochain dessin-animé signé Jamel Debbouze, histoire de rappeler que nous avons quand même tous été des enfants (bien que la qualité dudit dessin-animé ne semble pas stratosphérique). Quinze bonnes minutes s’écoulent, peut-être que le suspense n’était pas encore assez grand. Les lumières s’éteignent, ça se lance. Une image d’un ciel nuageux avec des variations de gris, je pense qu’on y est. Quelle poète cette Sam Taylor-Johnson. Il est maintenant temps de savoir si tout le ramdam médiatique que tu as provoqué en valait la peine.

Il ne faut pas voir peur, il ne mord pas... Enfin, pas tout à fait

Il ne faut pas avoir peur, il ne mord pas… Enfin, pas tout à fait

On commence avec des scènes intercalées racontant brièvement le début de la journée des deux personnages, avant de vite s’attaquer à la rencontre fatidique. Rah, ce qu’il est charismatique ce Christian Grey. 27 ans, milliardaire, beau, ténébreux, qui ne laisserait-il pas insensible ? Et ce n’est pas l’innocente Anastasia qui dira le contraire. Étrangement, je me prends au jeu. L’esthétique est plutôt soignée, le contraste entre les deux personnages est intéressant, et puis ce mec a de l’allure. Je me demande donc rapidement quand tout cela va partir en sucette (sans mauvais jeu de mots bien sûr).

Cela débute sagement, avec la petite période de découverte entre les deux personnages. Lui est extrêmement sûr de lui, elle privilégie la fuite et ne sait comment se comporter. Dîtes-moi, je ne suis pas venu voir Coup de foudre à Notting Hill ? Ils sont où les instruments de torture ? Allez, ne soyons pas mauvaises langues. La première heure est plutôt sympathique et bien dosée, permettant de se familiariser avec le personnage de Christian Grey, qui ne montre pour l’instant « que ce qu’il veut bien que les gens voient » pour reprendre ses paroles. Mais voilà, nous avons tous un peu entendu parler de l’histoire de 50 nuances de Grey et savons que cela ne va pas s’arrêter à un mélodrame sentimental classique. Parce que Mr Grey a le béguin pour la petite Anastasia, et que s’il veut aller plus loin, il va falloir montrer son vrai visage. « J’ai des goûts un peu spéciaux », dit-il.

J'aime quand ça claque, j'aime quand ça fouette, j'aime quand... oui, bon, j'arrête

J’aime quand ça claque, j’aime quand ça fouette, j’aime quand… oui, bon, j’arrête

Mais Mr Grey reste un homme élégant et raffiné, surtout à l’égard d’Anastasia, encore vierge et pure comme la blanche colombe. Pour ne pas l’effrayer, il y va progressivement, délaissant ses outils pour les premières fois. Eh oui, quand même, l’érotisme est à la base de ce film, il faut bien qu’on y vienne ! Passé l’heure de film, il faut se préparer à vivre sur grand écran une succession d’ébats en tous genre entre nos deux protagonistes. C’est à peu près vers ce moment que Sam Taylor-Johnson m’a progressivement perdu. Entre autres lors d’un passage des plus mémorables, où Anastasia demande à Christian Grey : « Alors, nous faisons l’amour ? », et celui-ci de répondre « Je ne fais pas l’amour, je baise sauvagement. » Eh bien voyons Mr Grey, quelle fougue ! Mais je me dois de respecter cela, chacun son style après tout. Voilà qu’enfin notre milliardaire ténébreux montre son côté obscur.

Procédurier et homme d’affaires jusqu’au bout, Christian Grey a même édité un contrat stipulant toutes les modalités auxquelles il faut se plier pour vivre une relation pleine et entière avec lui. C’est d’ailleurs l’un des sujets de discorde entre les deux protagonistes avant que finalement, il soit progressivement décidé qu’il devienne caduc. « Oups » ? Enivrée par la passion, Anastasia choisit tout de même de s’initier aux « goûts spéciaux » de Mr Grey, jusqu’à, peu à peu, émettre des réticences qui vont plonger le couple dans la tourmente.

Eh non, vous ne verrez jamais le pénis de Christian Grey. Mouahaha.

Eh non, vous ne verrez jamais le pénis de Christian Grey. Mouahaha.

Je me rends compte que je ne fais quasiment que raconter. C’est peut-être là le problème. Le film lui-même est peut-être une critique à lui tout seul. Après deux bonnes semaines à tomber sur la bande-annonce du film à chaque début de vidéos sur Youtube, à voir des affiches, et même recevoir des notifications de 20 Minutes à ce sujet, mes craintes se sont malheureusement confirmées. En dépit d’un démarrage plutôt intéressant, voire convaincant, qui me faisait vraiment croire que je m’étais planté et que j’étais en droit d’assister à une bonne surprise, l’effet « je balance tout mon budget en com et tant pis pour la qualité » prit fatalement le dessus. Ne se résumant plus qu’à une succession d’ébats amoureux entrecoupés par une intrigue qui tourne désespérément en rond. Tout ne se tient plus que dans un « je t’aime, moi non plus » d’une heure, et c’est long.

Terriblement prévisible et longuet, le film retombe comme un soufflet. De plus, l’un des points majeurs du film correspond à l’origine même des fantasmes de Christian Grey : Pourquoi est-il comme ça ? Ah, je me posais moi-même la question, d’autant plus que je n’ai pas lu les livres. Il le mentionne d’ailleurs au compte-gouttes, en parlant brièvement de son enfance difficile. Je dis bien brièvement. Mais bien évidemment, on attend le moment où il va tout balancer à sa bien aimée afin de la garder et qu’elle comprenne pour qu’elle l’aide. Vous aussi vous l’attendiez ce moment ? Eh bien, que nenni ! Le film s’arrête sur une dernière scène, en analogie avec la conclusion de la première rencontre entre les deux protagonistes. Une magnifique sortie d’Anastasia, qui s’en va par l’ascenseur, et laisse Grey dans son appartement, sur un dernier échange de regards. Et le générique se lance. Comme un dernier coup de fouet en guise de punition, vous voilà confronté à la réalité : vous venez de passer deux heures devant un film qui, en somme, raconte une relation compliquée sans même nous donner de raisons ni de substance propres à une réflexion en bonne et due forme.

Ne t'inquiète pas Christian, je suis tout aussi résigné...

Ne t’inquiète pas Christian, je suis tout aussi résigné…

Véritable pompe à fric, 50 nuances de Grey se permet de bénéficier d’un teasing hors normes qui a affolé les populations, les précipitant dans les salles obscures, et les faisant sortir avec la vague promesse d’une éventuelle suite, comme si ça allait rapporter encore plus d’argent… Non, Madame Taylor-Johnson. Malgré le respect qui vous est dû, vous vous êtes permise de nous annoncer un menu digne d’un grand chef étoilé, pour nous servir une succession de plats surgelés. J’étais presque prêt à donner la moyenne à ce film, mais Mr Grey a su m’infliger un ultime châtiment en me privant du dernier espoir qui m’animait. En définitive, 50 nuances de Grey n’est vraiment pas un film… grisant. YEAHHHHHH (Générique des Experts)

Note : 3/10 (dont un bonus pour la brève mais très jolie scène du piano de nuit)

Bande-annonce de 50 nuances de Grey