L’Argent (Marcel L’Herbier, 1928) ★★★★ : Le poison de l’humanité

L’Argent. En pensant à ce mot en guise de titre pour une oeuvre, nous pourrions penser à L’Argent de Bresson, ou bien au roman de Zola. Mais il existe une oeuvre aujourd’hui moins connue mais non moins importante, L’Argent, de Marcel L’Herbier, qui s’inspire ici du roman de Zola. Le film, qui date de 1928, vient de bénéficier d’une nouvelle restauration réalisée par Lobster Films, qui m’a gracieusement fait part de l’un des nouveaux exemplaires qu’ils éditent, et qui permettent de découvrir cette superproduction réalisée au crépuscule du cinéma muet.


Fiche du film

Affiche de L'Argent (1928)
Affiche de L’Argent (1928)
  • Genre : Drame
  • Réalisateur : Marcel L’Herbier
  • Année de sortie : 1928
  • Distribution : Pierre Alcover, Brigitte Helm, Alfred Abel, Marie Glory, Henry Victor, Jules Berry, Antonin Artaud, Pierre Juvenet
  • Synopsis : L’implacable petit et grand monde de la bourse avec, en face du banquier Saccard, un jeune couple. Jacques est aviateur et veut tenter un exploit. Saccard va spéculer et engager une fortune colossale en exploitant l’aventure de Jacques pour son propre compte tout en convoitant par ailleurs Line. (SensCritique)

Critique et Analyse

Pierre Alcover et Brigitte Helm dans L'Argent (1928)
Pierre Alcover et Brigitte Helm dans L’Argent (1928)

En 1928, le cinéma muet vit ses dernières heures. Il a atteint la maturité, il est à son apogée, mais, pourtant, il n’a jamais été autant fragile, face à l’arrivée du cinéma parlant, qui l’évincera bien rapidement. A l’époque, le cinéaste Marcel L’Herbier avait déjà presque dix ans d’expérience. Il fait partie de ceux qui, comme Jean Epstein, Germaine Dulac, Abel Gance, René Clair ou encore Ivan Mosjoukine, représentent ce que l’on appelle la première avant-garde, c’est-à-dire un courant qui initie des changements dans la manière de faire le cinéma, cherchant à le désolidariser du théâtre et de la littérature. L’Herbier avait déjà rencontré le succès avec des films comme El Dorado (1921) et L’Inhumaine (1924), mais L’Argent va marquer une sorte de sommet dans sa carrière. En effet, ce film au budget phénoménal, film de commande, va être l’opportunité pour lui de donner naissance à une oeuvre grandiloquente, un adieu au cinéma muet, un dernier baroud d’honneur pour une époque riche en innovations et en ambitions.

« Devant nos yeux s’anime tout un monde où l’argent est omniprésent : il permet de survivre pour certains, de tenir un statut social pour d’autres, ou simplement de conserver son influence et de satisfaire une soif insatiable de richesse pour d’autres encore. »

Il faut peu de temps au spectateur pour se rendre compte de l’immensité de l’entreprise. Ces immenses décors où fourmillent les traders, cette effervescence, montrent la toute-puissance et l’attrait des marchés financiers à l’époque. Au milieu de tout ce tumulte, nous retrouvons Nicolas Saccard, le banquier, qui frôle la ruine et qui trouve en la quête d’exploit d’un aviateur l’occasion de se reconstruire. Tout le film va s’articuler autour des combines initiées par Saccard, de ses tentatives d’accord avec Gunderman, l’un de ses concurrents, mais aussi de son attrait envers la cupide baronne Sandorf, et Lise, l’épouse de Jacques Hamelin, l’aviateur. Devant nos yeux s’anime tout un monde où l’argent est omniprésent : il permet de survivre pour certains, de tenir un statut social pour d’autres, ou simplement de conserver son influence et de satisfaire une soif insatiable de richesse pour d’autres encore. Dans L’Argent, les considérations humaines sont oubliées au profit de l’intérêt financier. Les esprits s’égarent en voulant s’enrichir, dans la quête d’un bonheur qui se mue fatalement en malheur, ce que Marcel L’Herbier illustrait déjà, par exemple, dans son court-métrage de 1921 Prométhée… banquier.

Pierre Alcover dans L'Argent (1928)
Pierre Alcover dans L’Argent (1928)

Marcel L’Herbier s’intéresse ici surtout aux effets de l’argent sur les Hommes, plus qu’à sa nature même. Pour cela, le personnage de Nicolas Saccard, l’imposant banquier incarné par un Pierre Alcover très investi et impeccable, est probablement le plus développé et le plus intéressant. Haïssable à cause de son manque de scrupules, de sa capacité à faire du mal aux autres pour son propre intérêt, il n’en demeure pas moins pathétique et pitoyable dans sa faiblesse face à l’argent et face aux effets de ce dernier sur son jugement. Les personnages écrits par Marcel L’Herbier apportent tous des éléments de réflexion différents sur l’argent, mais le film doit aussi beaucoup à la réussite formelle qu’il représente. Dans L’Argent, le cinéaste ne lésine pas sur les effets, jouant avec les mouvements de caméra, avec de nombreux travellings de toutes sortes, et même avec des scènes filmées caméra à l’épaule. Car le film de Marcel L’Herbier est certes un film sur l’argent remarquable à bien des égards, mais il fait également preuve d’une impressionnante modernité, représentant l’aboutissement d’années de recherche et d’évolutions dans la manière de faire du cinéma. C’est, d’ailleurs, probablement sur sa forme que L’Argent frappera le plus le spectateur d’aujourd’hui, qui constatera alors toute la richesse du cinéma des années vingt, si ambitieux et novateur.

En voyant L’Argent, et son année de sortie, on ne peut que penser à sa proximité avec le krach de 1929. Comme si L’Herbier alertait ici sur les dangers de l’argent, mais qu’il était déjà trop tard, et qu’il fallait désormais assumer les conséquences des excès réalisés. Paradoxalement, l’oeuvre de Marcel L’Herbier dénonce les excès du monde capitaliste, mais il s’agit de l’une des œuvres les plus onéreuses de l’époque. Comme si, quelque part, il fallait répondre à l’argent avec l’argent. Toujours est-il que, malgré ses quelques longueurs, Marcel L’Herbier signe ici une oeuvre majeure du cinéma muet, un puissant chant du cygne qui résonne jusqu’à aujourd’hui, alors que le message porté par le film demeure plus que jamais d’actualité.


Note et avis

4/5

Avec L’Argent, Marcel L’Herbier donne vie à une oeuvre pharaonique et d’une modernité impressionnante, témoignant de l’ambition et de l’innovation dont faisaient preuve les cinéastes de l’époque.

La nouvelle édition par Lobster Films

Coffret de L'Argent (1928) édité par Lobster Films
Coffret de L’Argent (1928) édité par Lobster Films

Inclus dans le coffret : 

Prométhée… banquier (de Marcel L’Herbier, 1921)
Autour de L’Argent (documentaire de Jean Dréville, 1928)
• Les Deux restaurations de Autour de l’Argent (documentaire, 2019)
• La Galerie photo
• Un livret de 24 pages écrit par Mireille Beaulieu

Revue du coffret :

Le coffret comprend divers éléments très intéressants permettant de se familiariser avec l’oeuvre de Marcel L’Herbier. Le court-métrage Prométhée… banquier est une introduction intéressante à L’Argent, permettant de constater la première incursion de cette thématique dans l’oeuvre du cinéaste. Le livret apporte également divers éléments de recherche et d’analyse sur Marcel L’Herbier, L’Argent, ainsi que sur Autour de L’Argent et Jean Dréville. Par ailleurs, la présence dans le coffret du documentaire Autour de L’Argent, réalisé par Jean Dréville lors du tournage du film de Marcel L’Herbier, offre un apport considérable grâce à ce film offrant un témoignage très précieux sur la manière dont on réalisait un film à l’époque. On y découvre tous les coulisses et toutes les techniques mises en place par le cinéaste, notamment lors de la réalisation de plans complexes, accompagnés des commentaires de Jean Dréville. Grâce au superbe de travail de restauration effectué, le spectateur peut découvrir, dans les meilleures conditions, le film de Marcel L’Herbier et le documentaire de Jean Dréville. Pour ne rien gâcher, le graphisme du coffret est des plus soignés et des plus beaux. En somme, une très belle édition permettant de remettre en avant un film qui a été quelque peu oublié avec le temps.

Autour de L'Argent (1928)
Autour de L’Argent (1928)

Le coffret est disponible à la vente chez la FNAC et Amazon pour 18,99 €

Quentin Coray

Quentin, 26 ans, mordu de cinéma depuis le visionnage de Metropolis, qui fut à l'origine d'un véritable déclic. Toujours en quête de nouvelles découvertes pour élargir mes connaissances et ma vision du cinéma. "L'art existe et s'affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l'idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains." - Andreï Tarkovski

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :